Le Burundi (Afrique centrale) est un pays en guerre depuis 1993 et le travail des
journalistes est très difficile dans un contexte de conflits ethniques.
Dans notre travail au quotidien , il est courant que nous enregistrons des coups de fil
téléphoniques anonymes qui nous demandent de retirer l'un ou l'autre élément sonore
que telle ou telle autorité politique ne souhaiterait pas entendre. Des menaces de mort
sont une réalité
Dans notre vie professionnelle , nous avons une expérience amère de la prison. Au mois de mars 2001, je suis arrivé interviewer au téléphones le porte parole des FNL (Front National de Libération) Anicet Ntawuhiganayo alors que son mouvement assiégeait les quartiers de la zone Kinama(Nord ouest de Bujumbura) .Dans cet interview , Anicet Ntawuhiganayo énumérait les conditions que son mouvement pose pour entrer dans le processus de paix d'Arusha. Deux jours après , les éléments de la Documentation nationale( garde présidentielle) se sont mis à ma poursuite. Tout a commencé au premier week-end de mois de Mars. Deux agents de la documentation sont venus au bureau de la radio Bonesha Fm pour me chercher mais j'étais déjà parti après avoir présenté la première édition de la matinée de 7 heures quinze minutes. C'est par après que mes collègues m'ont appris que la documentation nationale est à ma poursuite. Je me suis vite caché car , il est de tradition au Burundi que être emprisonné le week-end est un malheur.
J'ai été surpris au cours de la matinée de lundi matin du 13 mars par trois agents de la documentation Nationale(Garde présidentielle). Ils m'ont trouvé dans ma chambre alors que je m'apprêtait à aller au travail. " Le directeur de la documentation Nationale a besoin de vous et c'est urgent " lance un des trois agents déjà entré dans ma chambre. J'ai vite compris de quoi il s'agissait. Ils m'ont permis toutefois d'aviser mes collègues. Chose que j'ai faite avant qu'un des trois agents ne me prenne mon portable. Je n'étais plus libre. Assis sur le siège arrière de la voiture entre deux agents armés de la documentation , nous avons pris tranquillement le chemin de la documentation nationale. Une prison qui se trouve en plein centre de la Capitale Bujumbura derrière l'Etat Major Général de l'armée burundaise.
On m'a donné une chaise sous le soleil dans la cour de la prison sur la quelle j'ai
passé tout l'avant midi. C'est une tradition connue dans l'attente de l'interrogatoire.
Le début de l'interrogatoire a commencé tard vers la fin de la journée. Ceux qui
étaient chargé de mon dossier ne savaient même pas pourquoi je suis arrêté .
Ils appelaient à tous moments qu'on leur apporte la loi Burundaise sur la presse.
Tantôt , on m'accusait d'avoir fait la propagande de l'ennemi en tant de guerre , tantôt
d'avoir failli à la déontologie . Le procureur de la République en mairie de Bujumbura
François Ndayiragije est venu renforcé l'équipe des officiers chargés de
l'interrogatoire. Ce fut le jour le plus long. Je n'ai même pas eu le temps de manger.
J'ai répondu à plus de 89 questions .
Au cours de l'interrogatoire , on me faisait réécouter en longueur de journée
l'interview que j'avais faite avec le porte parole des FNL Anicet Ntawuhiganayo.
Un des agents qui assistait au déroulement de l'interrogatoire ne cessait de répéter
" voilà ce qui vous fera emprisonner pendant six ans ".C'était un terrorisme
tout court.
Au troisième jour de mon emprisonnement , un des agents de la prison avait interdit à
mes voisins de m'apporter de la nourriture. Ce geste courant dans les prisons burundaises
a obligé un des responsables de l'Office des Droits de l'Homme au Burundi Oumar Mba de se
déplacer jusque dans ma cellule. Il a formellement signifié aux responsables de la
documentation nationale que cela est inacceptable et que cet incident ne se reproduise
plus.
Oumar Mba m'a promis de suivre l'évolution de la situation. Depuis l'intervention de
cette autorité des droits de l'homme , l'interrogatoire a été trop dure. Les
interrogatoires duraient plusieurs heures .
De surcroît , on m' accusait de collaborer avec les rebelles et je ne cessait de
protester.
Il est vrai que je n'ai pas été battu dans la prison mais les conditions d'hygiène
étaient extrêmement dures. Le cachot n'a pas de lamelles et quand il pleuvait , il y
avait des flaques d'eau à l'intérieur de ma cellule . Les moustiques grouillaient , et
je dormais à même le sol.
Au dernier jour de la prison , j'ai été convoqué par le colonel Martin Nkurikiye
Administrateur Général de la documentation nationale . Il m'a clairement signifié que
si je par malheur je suis de nouveau arrêté " ça sera fini pour toi " a-t-il
dit.
Après cet entretien que je ne suivais même plus à cause de la fatigue , l'officier
chargé de mon dossier m'a exigé une amende de 100.000Fr bu soit 100dollars américains.
Il était écrit sur la quittance " Collaboration avec l'ennemi ".
J'ai protesté, mais en vain.
Au mois de janvier de l'année 2001 , j'ai failli encore être emprisonné par la même
police présidentielle. Dans le cadre des enquêtes sur la disparition en novembre 2000 au
burundi du Représentant de l'Organisation Mondiale de la Santé(OMS) au Burundi le
Docteur Kassy Manlan, plusieurs suspects arrêtés auraient été torturés dans divers
cachots de Bujumbura.
J'ai fait un reportage dénonçant justement ces pratiques car j'étais parvenu à voir de
mes propres yeux une des personnes arrêtées qu'elle avait été torturée atrocement .
Pierre Ngendakumana était admis à l'Hôpital Prince Régent Charles de Bujumbura dans la
salle 6 et avait plusieurs cicatrices sur son corps .Sous perfusion il parlait à peine
mais il m'a dit qu'il avait été torturé pendant la nuit dans un des cachots de la
Documentation Nationale. Au tour de son corps se trouvait une nuée de mouches.
Ma conversation avec le malheureux Pierre Ngendakumana n'a pas duré deux minutes car deux
gendarmes en uniforme et fusils en bandoulière qui gardaient Pierre Ngendakumana sont
vite entrés et m'ont brutalisé avant de me traîner en dehors de la salle puis de
l'Hôpital.
Ces deux gendarmes ont pris de force mes cartes d'identité et professionnelle.
Le reportage a été diffusé sur les antennes de la Radio Indépendante Bonesha FM dans
les éditions de la soirée .Le jour même Pierre Ngendakumana a été transféré à
l'Hôpital militaire de Kamenge loin des yeux des journalistes.
Le lendemain matin , la documentation nationale s'est lancée à ma poursuite ainsi que le
district de Bujumbura.
Tous les deux services m'invitaient par le biais de la direction de la radio Bonesha FM à
me présenter le plus rapidement que possible à leurs services. Je me suis caché pendant
deux semaines. Et finalement le directeur de la radio Bonesha FM a pu récupérer mes
pièces au bout de deux semaines.
Ces intimidations sont monnaie courante dans notre travail au quotidien. On reçoit
souvent des téléphones anonymes qui nous menacent quand une telle ou telle information
ne satisfait pas tel ou tel groupe.
Quelques responsables politiques demandent même que certains élément sonores soit jeté
dans la poubelle.
Ces derniers jours, un nouveau conseiller chargé de la communication à la présidence de
la république du Burundi Marcien Barakana ne cesse d'appeler dans la rédaction de la
radio Bonesha FM pour exiger le retrait dans des journaux des éléments qu 'il juge
" inacceptables ".
Nous ne sommes pas prêts à céder.
Gabriel Nikundana
Volontari per lo
sviluppo - Novembre 2002
© Volontari per lo sviluppo